Plume d'Apolline

Quelques mots, quelques photos, quelques idées qui passaient par là

11 décembre 2014

Portrait.

Ma mère est là,

tête penchée sur sa table roulante,

entre son lit médicalisé et la fenêtre,

petit bout de femme,

émouvant dans sa solitude et son enfermement.

Elle ne m’a pas reconnue.

Il en est ainsi depuis si longtemps.

J’ai posé mes mains sur les siennes.

J’ai la particularité d’avoir toujours les mains chaudes,

même en hiver.

Elle les a saisies, les a caressées, embrassées à plusieurs reprises

et les a tenues fermement entre les siennes pendant presque une heure.

Une heure silencieuse et chargée d’amour.

Elle renifle ma peau,

comme une chatte renifle ses petits.

Elle léche mes doigts à petits coups précis.

A-t-elle reconnu l’odeur de son enfant ?

Elle me flaire.

La douleur habituelle qui embrase mon plexus solaire a disparue pour faire place à une grande joie.

Je me lève doucement de ma chaise,

je soulève ma main gauche pour lui caresser la tête.

Si frêle objet.

Je sens les plaques osseuses sous mes doigts.

Ne reste que la peau,

les veines saillantes sur ce squelette animé.

Elle prend ma main droite pour la déposer sur son visage.

Je parcours ainsi en caresses légères,

chaque centimètre de ce qui sera pour moi le portrait final de ma mère.

Étrange peinture, toute en émotion

et légers tressaillements de sa part

lorsque le plaisir l’effleure.

Elle a eu cent ans en août 2013.

 

Janine MARTIN-SACRISTE

11 décembre 2014

Posté par LeCroisic à 15:47 - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

    c'est la vérité

    comme tu le décris très bien, effectivement ma grand-mère était comme ça, paix à son âme

    Posté par zabou6231, 11 décembre 2014 à 21:02
  • Le marqueur d'intensité "si", qui signale un double regard, semble porter tout le poids du texte.

    1) Le regard de la mère sur son enfant.

    "Elle ne m’a pas reconnue.
    Il en est ainsi depuis si longtemps."

    Le lecteur est tenté d'interpréter d'abord le sens premier du verbe reconnaître...

    . Retrouver dans sa mémoire l’idée, l’image d’une personne, d’une chose, quand on vient à la revoir ou à l’entendre.

    Cependant, il ne peut se garder tout à fait d'y ajouter un sens second, plus généralisant, sur l'attitude de la mère...

    . (Avec la négation) Ne plus avoir égard, ne plus écouter.

    … marquant, lui, en filigrane, un constat bien plus amer.

    2) Le regard de l'enfant sur sa mère.

    "Si frêle objet."

    C'est un regard distancié, clinique, que marque cette nominale. Plus loin, l'adjectif démonstratif "ce", la gradation construite sur un rejet ("Ne restent que la peau, les veines saillantes, sur ce squelette"), le paradoxe ("squelette animé") confirment cette impression. Le mot "peinture" et l'expression "portrait final", l'anticipation sur la mort (futur : "sera", "aura") constituent d'autres indices du détachement.

    Quoi qu'il en soit, et au-delà du questionnement légitime de la locutrice ("A-t-elle reconnu l'odeur de son enfant ?"), ce moment scelle, par l'odorat et le toucher, une forme inattendue et bouleversante d'échange, une forme improbable, imprévisible, de complicité entre les deux femmes (phrase nominale : "Une heure silencieuse et chargée d'amour .", gradation : "Elles les a saisies, les a caressées, embrassées", antithèse : "douleur habituelle" / "grande joie"). Aux approches douces de l'une ("j'ai soulevé ma main gauche pour lui caresser la tête."), répondent les sollicitations de l'autre ("Elle prend ma deuxième main pour la déposer sur son visage."). Comme si la proximité de la mort autorisait enfin à remettre à plat ce qui avait fondé, il y a bien longtemps, les précipices affectifs de toute une vie.

    Posté par jfmoods, 12 décembre 2014 à 20:21

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