Plume d'Apolline

Quelques mots, quelques photos, quelques idées qui passaient par là

09 novembre 2014

Abandons

Le père de l'enfant

est parti.

Pas de cris.

 

Elle

n'a rien demandé.

Elle

ne sait pas aimer.

 

Le futur est un mot.

 

Une deuxième lettre.


La première,

elle avait dix ans, 

parlait de décès,

celle-ci...

d'émancipation.

 

Elle...

comprend abandon.





Posté par LeCroisic à 22:17 - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    Ce poème se décompose en deux parties égales de 8 vers chacune.

    La première partie du poème se présente comme un état des lieux sans concession, comme un constat brut (utilisation du passé composé avalisant deux faits essentiels), à l'aune d'un euphémisme ("est parti") qui a vocation à atténuer le traumatisme de la mort du père, à présenter cette fin de vie comme naturelle, apaisée. Les formes négatives ("Pas de", "n'... rien", "ne... pas") illustrent l'impuissance fondamentale à verbaliser la charge affective de cette disparition, à chercher à en connaître véritablement les ressorts, à se révolter contre cette perte irréparable, éléments qui ont engendré un malaise identitaire menant à un sentiment de profonde culpabilité. "Le futur est un mot." sonne comme une vérité générale qui s'imposerait dans sa désespérante évidence. L'avenir ne saurait s'ébaucher, en tant que projection, en tant que construction progressive de soi, qu'à l'aune d'un présent apaisé, d'un passé par conséquent nivelé, débarrassé des aspérités qui entament quotidiennement le rapport à soi et aux autres.

    La seconde partie du poème laisse entrevoir, à la lumière d'un nouvel éclairage écrit (parallélisme : "La première", "celle-ci"), au-delà du simple constat clinique (utilisation de l'imparfait, recours au terme euphémistique "décès"), une lecture plus troublante, plus angoissante des circonstances de cette mort. Au sens figuré de l'expression "est parti" vient désormais se substituer son sens propre. Le vocable "émancipation" signale la désertion volontaire du lieu, l'intention bien arrêtée de s'affranchir d'une tutelle éprouvée comme encombrante, le voeu d'une libération. La mort aurait donc constitué, pour le père, non plus la fin naturelle et inéluctable d'un parcours de vie, mais un lent glissement vers la délivrance. Les points de suspension mettent en lumière les errements douloureux de la locutrice quant à la validation, à l'accréditation d'une telle hypothèse. Au final, d'une version à l'autre, et comme le manifeste le titre du poème, la jeune fille aura subi deux abandons, le second apparaissant beaucoup plus douloureux que le premier.

    Merci pour ce partage !

    Posté par jfmoods, 13 novembre 2014 à 10:15

Poster un commentaire