Plume d'Apolline

Quelques mots, quelques photos, quelques idées qui passaient par là

03 décembre 2013

Je suis...

Je suis

 

 

Mousseline légère,

virevoltante

cheveux fous,

 

jetés

mes os au soleil.

 

Demain

sera mort.

 

Déchiré,

papier jauni,

 

fissuré,

pavé ancien

trop piétiné,

 

Effondré,

plancher pourri.

 

Je suis

 

tombée,

comme une fleur,

 

oubliée,

dans un jardin

qui jadis,

 

fut fréquenté

et admiré.

 

 

 

 

 

 

Posté par LeCroisic à 14:38 - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    Évidemment, l'effet premier de contraste entre l'image d'une femme jeune, insouciante ("cheveux fous"), vigoureuse ("virevoltante") et celle d'un corps laissé à l'abandon est saisissante. Elle se trouve renforcée par la mise en apposition du participe passé "jetés", la métonymie "mes os" (qui réduit un être humain à ses malheureux restes), et par l'absence de complément d'agent. Symbole d'éternité, le "soleil" - qui a éclairé les meilleurs moments - éclairera aussi les derniers. La ténébreuse personnification "Demain sera mort" figure un compte à rebours personnel, une échéance certaine et déjà programmée. Symptomatique, la manière dont les trois matériaux ici mentionnés ("papier", "pavé ancien", "plancher") sont barricadés - la virgule faisant office de demi-respiration - entre leurs participes passés, irrémédiablement condamnés à une fonction vide. Tous trois sont pourtant les éléments porteurs d'une histoire qui s'inscrit dans le cadre apaisé d'un foyer : le "papier", rappelle les rêves de l'enfance ; le "pavé ancien", l'ancrage filial ; le "plancher", la stabilité familiale. À partir du vers 9, le poème fonctionne sur un principe d'antériorité, basculant de l'image d'aujourd'hui (concentrée en une sorte de constatation froide, clinique, sans concession et prise en charge les participes passés) vers celle d'hier (du vers 16 à la fin). Au passé composé est dévolu le rôle de rendre compte du processus d'indifférenciation ("tombée" qui marque la destitution d'une forme de royauté). L'utilisation de l'article indéfini ("une fleur", "un jardin") met en évidence le caractère quelconque du statut actuel (ce qui était auparavant "la" fleur, "le" jardin). La comparaison ("comme une fleur") renvoie évidemment à la beauté extérieure, au corps (ce que confirme le participe passé "admiré"), alors que "fréquenté" jette un éclairage valorisant sur l'aura, la personnalité, l'âme. Cependant, en même temps que la forme passive ("fut fréquenté / et admiré") met fortement en valeur la radiance de la locutrice, le passé simple - auquel s'ajoute le marqueur de temps ("jadis") - signale une cassure quasi-inexorable avec ce temps-là.

    Le centre de gravité du poème se situe forcément sur ces trois vers isolés qui, mis en perspective, font mine de pousser un cri...

    "Je suis" "Je suis" "oubliée"

    … un cri qui ressemble diablement plus à un cri de colère, de révolte qu'à un cri de désespoir. Ces trois vers apparaissent comme en suspension, en questionnement, attendant l'écho d'une réponse. Ce qui nous renvoie au titre lui-même qui, avec ses points de suspension, cherche à s'ouvrir une brèche, une fenêtre de tir vers la vie. En vérité, aussi longtemps que je peux dire "Je suis", aussi longtemps que mes forces peuvent me tirer vers l'avant, rien n'est jamais terminé. Car cette fleur n'est pas fanée : elle est tombée. Tout est possible car ce ne sont pas les années qui proclament notre âge, c'est notre coeur et lui seul.

    Merci pour le voyage !

    Posté par jfmoods, 23 février 2014 à 10:03

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