Plume d'Apolline

Quelques mots, quelques photos, quelques idées qui passaient par là

08 août 2010

Après la haine

Tant d’années ont passé.

Je ne sens plus l’homme,

seul le jardinier est visible.

Il va mourir. Je le sais.

Le bleu de ses yeux a fané,

il a rejoint le bleu usé de son habit de coutil.

Son visage habituellement hâlé

se rapproche du rose précieux et désuet

des bouquets que sa femme affectionne.

L’odeur puissante de sa sueur

s’est muée en une senteur

qui rappelle les fruits

dont le sucre s’échappe

par les flétrissures de l’oubli.

Je constate.

Pas d’apitoiement.

Bientôt son épouse

couchera une dernière fois,

après l’avoir reprisé et repassé,

le vieil habit délavé,

dans l’armoire en noyer.

Aucun secret ne s’échappera

ni des poches de l’habit,

ni du meuble ciré,

ni de la bouche de la veuve.

Le drap glacé de sa couche couvrira son visage

et ses yeux cesseront

de quémander l'impossible pardon.

Mon regard alors apaisé

se détournera de ce chemin sans issue.

Posté par LeCroisic à 22:01 - Petits mots par ci - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , ,

Commentaires

    là tu as vidé ton sac

    bon j'espère que cette fois ci les commentaires seront visibles chapeau pour l'histoire tu as bien vidé ton sac bisous

    Posté par zabou, 25 août 2010 à 10:23
  • Afin de mieux épouser le fond, la forme gagnerait à être plus aérée.

    Le jeu des pronoms personnels (« Je », « Il ») appuie sur la mise à distance temporelle constatée dans le rapport à l'autre (marqueur de durée : « tant d'années », qui laisse planer l'ombre de l'enfance, verbes au passé composé soulignant le vieillissement : « a fané », « s'est muée », métaphore : « les flétrissures de l'oubli »). La double qualification instituée par la locutrice dans la désignation («l'homme », « le jardinier ») signale une fracture dans l'identité, à l'image d'une double personnalité. Le regard porté disqualifie le premier terme (métaphore à caractère inquiétant laissant deviner l'insupportable, l'odieuse violence d'un traumatisme subi : « la puissance de sa sueur ») et requalifie le second (connotations sensorielles empreintes d'une certaine délicatesse : « senteur », « rose précieux et désuet », « bouquets »), instituant une forme d'apaisement dans une perception jusque-là enkystée. La gravité irrémissible d'un comportement ayant porté atteinte à l'intégrité physique de la locutrice est confirmée au lecteur par l'expression (« quémander / l'impossible pardon »). Le regard se veut clinique, dépourvu de toute épaisseur de pathos (phrases verbales réduites à l'essentiel : « Je le sais. », « Je constate. », phrase nominale tout aussi laconique : « Pas d'apitoiement. »). La gradation anaphorique (« ni des poches de l'habit, / ni du meuble ciré, ni de la bouche de la veuve ») révèle la complicité muette, silencieuse, d'un troisième individu (groupes nominaux : « son épouse », « la veuve »). L'utilisation du futur (« Il va mourir », « couchera », « ne s'échappera », « couvrira », « cesseront », « se détournera ») met en lumière un rapport au temps qui se desserre de l'étau de la sclérose, qui va se pacifiant. Par la chronique de cette mort annoncée, la locutrice se met en situation de dépasser l'événement, de le placer derrière elle, s'affranchissant, ainsi, par anticipation, d'une partie non négligeable de son poids.

    Merci pour ce partage !

    Posté par jfmoods, 07 juin 2015 à 08:42

Poster un commentaire